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Du corps mesuré au corps vécu : quelle place pour les technologies connectées dans la pratique sportive ?

Votre montre mesure tout… sauf ce que vous ressentez.

Les objets connectés connaissent votre organisme. Pas votre corps.

Montres connectées, bracelets d’activité, applications de coaching, balances intelligentes…

En quelques années, ces technologies sont devenues de véritables partenaires de notre pratique sportive.

Elles comptent nos pas, analysent notre sommeil, estiment notre dépense énergétique, suivent notre fréquence cardiaque, calculent notre récupération et, parfois, nous indiquent même s’il est préférable de nous entraîner ou de nous reposer.

Ces dispositifs appartiennent à ce que les chercheurs nomment le Quantified Self, ou « quantification de soi ».

L’idée est simple : utiliser les données pour mieux comprendre notre fonctionnement biologique et prendre de meilleures décisions pour notre santé.

Leur développement répond à une logique scientifique solide.

De nombreuses recherches montrent qu’ils favorisent la régularité de l’activité physique, augmentent le niveau d’engagement et permettent de suivre objectivement certaines évolutions physiologiques. Ils constituent également un outil intéressant pour individualiser certaines charges d’entraînement.

Autrement dit, la technologie est un formidable progrès.

MAIS comme tout progrès, elle transforme aussi notre manière de voir le monde et notre pratique sportive

Et c’est ici que la sociologie apporte un éclairage intéressant.

Quand mesurer à tout va devient une manière de percevoir en ignorant souvent les vrais besoins du corps

Le sociologue allemand Max Weber expliquait déjà que les sociétés modernes sont progressivement organisées autour de la rationalisation : mesurer, calculer, prévoir, optimiser.

Le sport n’échappe pas à cette logique.

Calories.

VO₂ max.

Charge d’entraînement.

Zones cardiaques.

Nombre de pas.

Score de récupération.

Aujourd’hui, presque chaque aspect de notre pratique peut être transformé en indicateur.

Ces données sont précieuses.

Le problème n’est pas leur existence.

Le problème apparaît lorsque la mesure devient notre principale manière d’interpréter notre état.

Avant de nous demander :

« Comment est-ce que je me sens aujourd’hui ? »

Nous consultons notre montre.

Avant d’écouter notre fatigue, nous regardons notre score de récupération.

Sans nous en rendre compte, nous déplaçons progressivement notre confiance.

Du ressenti vers l’algorithme.

 

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L’organisme n’est pas le corps

C’est ici qu’il est utile de distinguer deux réalités souvent confondues.

L’organisme correspond à notre fonctionnement biologique.

Il possède une fréquence cardiaque, une température, un sommeil, une consommation d’oxygène, une dépense énergétique.

C’est ce que les objets connectés mesurent remarquablement bien.

Le corps, lui, est une expérience.

C’est le corps que l’on ressent.

Celui qui perçoit l’équilibre, la respiration, la tension musculaire, la fluidité d’un mouvement, la confiance retrouvée après une blessure ou encore la peur qui persiste malgré de bons indicateurs physiologiques.

Aucune montre ne peut mesurer cela.

Parce que ces dimensions ne relèvent pas uniquement de la physiologie.

Elles relèvent aussi de notre perception.

Le philosophe Maurice Merleau-Ponty écrivait que notre corps n’est pas un objet que nous possédons.

Il est notre manière d’être au monde.

Cette idée prend aujourd’hui une résonance particulière.

Car plus nos outils deviennent performants, plus le risque est de réduire le corps à ce qu’ils sont capables de mesurer.

Ce que nous observons en coaching

Nous rencontrons régulièrement des personnes qui connaissent parfaitement leurs statistiques.

Elles savent combien elles ont brûlé de calories.

Quel est leur rythme cardiaque moyen.

Combien de temps elles ont dormi.

Mais lorsque nous leur demandons :

« Où sentez-vous, ou comment ressentez-vous les bénéfices cet exercice ? »

La réponse est souvent beaucoup plus difficile.

Certaines exécutent parfaitement un mouvement sans réellement le ressentir.

D’autres possèdent d’excellents indicateurs physiologiques mais restent constamment anxieuses à l’idée de mal faire.

À l’inverse, certaines journées où la montre annonce une récupération médiocre sont pourtant celles où les sensations sont les meilleures.

Parce qu’un être humain est plus complexe qu’un ensemble de données biologiques.

La technologie n’est pas une fin en soi, elle est simplement un outil.

Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les objets connectés au coaching ou aux sensations.

Nous sommes nombreux à utiliser ces outils.

Ils sont extrêmement utiles lorsqu’ils servent à objectiver des tendances, suivre une progression ou adapter un programme.

Mais ils ne devraient jamais remplacer une compétence fondamentale :

La capacité à écouter son propre corps.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre les données et les sensations.

L’enjeu est de faire dialoguer les deux.

Les chiffres nous informent.

Les sensations donnent du sens à ces chiffres.

L’un sans l’autre reste incomplet.

C’est précisément ce que j’essaie de transmettre dans mon accompagnement.

Apprendre à bouger n’est pas seulement apprendre un exercice.

C’est aussi réapprendre à développer une intelligence corporelle.

À reconnaître les bons appuis.

À sentir une respiration efficace.

À distinguer une fatigue normale d’une douleur inhabituelle.

À construire une confiance qui ne dépend pas uniquement d’un écran.

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Une question pour demain

En 1936, Charlie Chaplin dénonçait déjà, dans Les Temps modernes, le risque que l’humain finisse par s’adapter entièrement aux machines.

Près d’un siècle plus tard, la question se pose différemment.

Nos montres sont capables de mesurer notre fréquence cardiaque avec une précision impressionnante.

Mais sommes-nous encore capables de mesurer, sans elles, la qualité de nos propres sensations ?

Car la véritable performance ne consiste peut-être pas à produire toujours plus de données.

Elle consiste peut-être à ne jamais perdre la capacité de ressentir ce qu’aucun algorithme ne pourra vivre à notre place.

Hajare HARIR
Diplômée en sociologie appliquée – Université de Paris Descartes ;
Coach sportive spécialisée boxe et pilâtes.

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